Toutes ces questions ont commencé par des problèmes de santé et un traitement
lourd : myolastan, tetrazepam, stilnox, havlane, bromazepam, atarax ... pendant
pratiquement deux ans. Au moins je n'avais plus mal au dos et j'arrivais à dormir.
Le bon point avec les problèmes de dos c'est que ça se rêgle un jour ou l'autre. Il
suffit de se faire opérer pour les cas sensibles ou de faire de la kiné. Pour moi
c'était la kiné et la connaissance des bonnes positions et de celles à éviter.
Ensuite quand tout commence à aller mieux, on peut arrêter progressivement tout ces
médicaments. Mais quelques fois il y a un phénomène de sevrage même en arrêtant
progressivement. Au moins quand on a mal au dos on sait pourquoi on a du mal à
s'endormir mais quand il n'y a plus de cause valable c'est là que ça devient compliqué.
Alors on attend et on se dit que ça va revenir. Finalement ça ne revient pas, alors on
se tourne vers ce que l'on a déjà essayé et qui a marché. Donc retour au stilnox et à
l'havlane mais là problème, ça ne marche plus alors on en essaye d'autres jusqu'au
jour où votre médecin vous dit que c'est possible, que chez certaines personnes ces
catégories de médicaments ne marchent pas ou ne marchent plus alors qu'ils devraient
marcher ou qu'ils marchaient avant. Dans mon cas j'en avais trop pris durant longtemps
donc ce n'était même plus la peine d'essayer, les principes actifs étant en surdose
dans l'organisme, la prise d'un somnifère provoquait l'effet inverse de celui désiré.
Et là, solution miracle et bien simple, il suffit de se débarrasser de ces substances
contenues dans l'organisme. Rien de plus facile, des fruits et légumes à gogo, boire
beaucoup d'eau et faire du sport pour éliminer le plus rapidement possible. Mais là
aussi problème (évidemment ça ne pouvait pas être si simple) : tout ça prend du
temps, beaucoup de temps et pendant ce temps on dort une à deux heures par nuit.
L'organisme commence à fatiguer et on commence à se poser des questions, des
questions relativement stupides, on se dit qu'on a pas d'amis et finalement en y
réfléchissant on en a, on a plus envie de sortir mais on sait très bien que ça fait plus
de bien que de rester chez soi les volets fermés, on comprend plus rien à rien et en
fait on comprend quand même. On comprend surtout que ça y est, ça a commencé,
c'est la dépression, de toute façon à force de manque de sommeil il fallait bien s'y
attendre aux intérrogations stupides et qu'ensuite le désintérêt viendrait peu à peu
pour les choses que l'on faisait avant et le désintérêt c'est insidieux, ça vient
progressivement.
Ca commence par la lecture, les sorties, les amis, la musique, la photographie, les
jeux ... tout ce que l'on aimait faire finalement ça ne plait plus et enfin un jour plus rien.
On ne fout plus rien, à part aller au travail; de toute façon les grasses matinées c'est
fini depuis longtemps alors que faire ? se mettre en arrêt maladie ? ce serait pire,
déjà que les week-ends et les jours fériés sont atroces, on tourne en rond chez soi à
manger sa salade, ses oranges et ses kiwis. Normalement les vitamines ça booste,
ça redonne de la joie de vivre, une belle connerie.
Mais il y a toujours le sport, et il faut bien sortir donc on se force; au bout d'un
moment on ne sait même plus pourquoi on se force à sortir de chez soi, c'est devenu
machinal, on sait même plus où aller alors on tourne en rond même dehors, surtout
dans des coins paumés histoire de voir le moins de monde possible. Un dimanche j'ai
fait 1h30 en vélo simplement pour aller à la campagne, il pleuvait, quand je suis arrivé
je me suis demandé ce que je foutais là et j'ai pas su y répondre alors j'ai appelé un
taxi et me suis fait reconduire chez moi. Le pire c'est les courses, évidemment il faut
voir du monde, ce samedi là je ne trouvais plus le sucre, ils avaient du le changer de
place, j'ai cherché un peu partout mais je ne l'ai pas trouvé, j'ai même pas osé
demander à quelqu'un où il était, alors j'ai laissé le caddy sur place et je suis rentré
chez moi.
De retour j'ai fait quelque chose de stupide, je me suis allongé pour faire la sieste,
j'avais le coeur qui battait à fond et je suais comme pas possible, pour un mois de février
j'ai senti qu'il y avait un problème. Sur le coup j'ai eu peur et j'ai téléphoné au samu, on a
parlé pendant bien 10 minutes et e vers la fin t il s'est foutu de ma gueule me disant que
c'était rien, que j'allais prendre une douche et que tout irait mieux. Le pire c'est que ça a
marché, j'en suis sorti détendu, alors je suis allé sur le balcon et j'ai même pas eu le
courage de sauter, j'avais trop peur de me faire mal en arrivant en bas. C'est la mort
qui fait peur ? non, c'est simplement l'idée de soufrir qui fait peur, la mort c'est plutôt une
délivrance. A cette époque j'avais un couple de moineaux sur mon balcon, le matin
en fumant la clope et en les regardant j'en arrivais même à être jaloux d'eux.
Mais se débarrasser de toutes ces substances qui vous pourrissent la vie ça prend
du temps, un mois, deux mois ... et ça dure, ça dure, on en voit plus la fin, on l'imagine
même plus le fait de redevenir comme on l'était, avant. Alors devant ça on imagine
d'autres façon d'en finir parcequ'on est trop poltron pour se jeter du haut du toit. Rouler
comme un dingue en vélo non plus ça ne peut pas marcher, les automobilistes font trop
attention, de toute façon il faudrait avoir une chance inouie pour arriver à mourrir sur le coup.
Et puis vient le déclic, si ça a marché pour marylin monroe, pourquoi pas pour moi ?
En plus il m'en restait pas mal des médocs. J'avais encore une demi plaquette de
stilnox, pratiquement toute la boîte d'havlane, d'autres bromazapoum et comprimés
multicolores en tout genre. J'avais lu que pour y arriver il ne fallait surtout pas tous les
prendre en même temps mais les uns après les autres, ça m'a bien pris 5 minutes.
Fait étonnant cette nuit là j'ai dormi tout du long ou alors je ne me suis pas aperçu
avoir été éveillé. Malheureusement je me suis quand même levé le matin avec une
geule de bois horrible. Je suis parti chez le médecin pour me faire arrêter quelques
jours mais il aurait bien fallu que je lui explique pourquoi, alors j'ai continué mon
chemin, j'ai pris le métro et je suis allé travailler. J'ai sué comme un dingue toute la
journée. Je pouvais même pas recommencer car j'étais sûr que ça allait encore foirer,
finalement même la mort voulait pas de moi.
Et quelques jours plus tard un changement s'est opéré, je commencais à me foutre
de tout alors que durant les derniers mois un truc infime prenait une importance
phénoménale. Alors on se pose des questions, d'autres questions, qu'est-ce qu'y fait
peur ? plus rien, alors qu'est-ce qui fait peur aux autres ? la mort ? la soufrance ?
la vie ? Au moins le sommeil est revenu, progressivement. Les intérêts aussi, la
lecture en premier, c'est facile personne ne vous regarde, ensuite les sorties, les amis,
j'ai toujours pas repris la photo par contre, je sais pas pourquoi. Mais quelquechose a
changé, c'est du désintérêt pour les autres, les personnes que l'on aime pas on est
joyeux quand il leur arrive des crasses, les personnes que l'on aime bien on est
triste quand il leur en arrive enfin normalement, pour l'instant je m'en fou, ça ne me
fait plus rien. C'est dingue, pourquoi les gens sont tristes, pourquoi sont-ils heureux ?
J'ai vécu avec une psy pendant 2 ans et demi il y a quelques années déjà, alors tout cet
échelonnement, toutes ces phases, ces états d'esprits, je les connais déjà, elle m'en
avait déjà assez parlé, assez expliqué comment ça fonctionnait. Je les ai vu aussi chez
d'autres personnes, donc quand c'est comme ça, quand on sait ce qu'il nous arrive, quand
on en est conscient, c'est différent; on le sent arriver, on le sent qu'on le devient, dépressif,
alors on se laisse pas vivre (ou mourrir), on s'accroche, on se force à sortir, à aller vers les
autres même si on en a pas envie. Et on ne craque pas, enfin oui, mais heureusement ça
n'a pas marché.